Le Monde selon Fanon
« J’épouse le monde ! Je suis le monde ! Le Blanc n’a jamais compris cette substitution magique. Le Blanc veut le monde ; il le veut pour lui tout seul. Il se découvre le maître prédestiné de ce monde. Il l’asservit. Il s’établit entre le monde et lui un rapport appropriatif. Mais il existe des valeurs qui ne s’accommodent qu’à ma sauce. En magicien, je vole au Blanc « un certain monde », pour lui et les siens perdu.
Ce jour-là, le Blanc dut ressentir un choc en retour qu’il ne put identifier, étant tellement peu habitué à ces réactions. C’est que, au-dessus du monde objectif des terres et des bananiers ou hévéas, j’avais délicatement institué le véritable monde. L’essence du monde était mon bien. Entre le monde et moi s’établissait un rapport de coexistence. J’avais retrouvé l’Un primordial. Mes « mains sonores » dévoraient la gorge hystérique du monde. Le Blanc eut l’impression pénible que je lui échappais, et que j’emmenais quelque chose avec moi. Il me fouilla les poches. Passa la sonde dans la moins dessinée de mes circonvolutions. Partout, c’était du connu. Or, c’était évident, je possédais un secret. {…}
Je me faisais le poète du monde. Le Blanc avait découvert une poésie qui n’avait rien de poétique. L’âme du Blanc était corrompue et, comme me le disait un ami qui enseigna aux Etats-Unis : « Les nègres en face des Blancs constituent en quelque sorte l’assurance sur l’humanité. Quand les Blancs se sentent par trop mécanisés, ils se tournent vers les hommes de couleur et leur demandent un peu de nourriture humaine. »
Enfin j’étais reconnu, je n’étais plus un néant. »
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Dans ce superbe texte, édité au Seuil en 1952, « Peau noire, masques blancs », Frantz Fanon parle au nom de tous ceux qu’on a convaincu de leur infériorité, qu’elle soit intellectuelle, morale, physique, sociale ou politique.
Et sa question est : comment continuer à aimer malgré tout ? Lorsque le Non domine, lorsque l’humiliation fait loi, lorsque le refus s’oppose à toute forme d’adhérence au monde ?
Or, cette adhérence est vitale, comme est vital l’amour du monde et des autres.
J’ai besoin d’adhérer (cf. Valère Novarina dans « l’Acte Inconnu » : « j’adhère tout ! ») et les clivages que l’on m’impose n’y feront rien. Ce besoin reste, il persiste.
Il ne s’agit pas de dire : je t’aime malgré toi.
Il s’agit de dire : je suis au monde au même titre que toi, et peut-être même plus que toi, du fait de ta supériorité et de mon infériorité supposées.
L’acte d’aimer, tout comme l’acte artistique, est élan, adhérence, et non appropriation.
C’est un acte poétique qui n’a de source qu’en lui-même et ne suppose pas l’accord de l’autre mais sa reconnaissance (en tant que personne, et en tant qu’autre).
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© Christian Rist
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